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La supercherie de la productivité

Rui Viana Pereira, 12/07/2026

Depuis des temps immémoriaux, les patrons font peser sur les salariés le spectre de la productivité. Dans la pratique, la productivité n'est jamais expliquée comme il se doit, mais dans le discours officiel, elle sert à justifier la suppression des droits et des avantages sociaux des travailleurs.

Le concept de productivité peut faire référence au rendement tiré des facteurs de production, tels que le travail, le capital ou les machines utilisées, mais la plupart du temps, ce sont la productivité du travail que les employeurs et leurs représentants évoquent. Or, ce sont les travailleurs qui travaillent ; par conséquent, laissent-ils entendre, la productivité dépend des travailleurs, elle relève de la responsabilité de ceux qui travaillent — et en aucun cas de celle de ceux qui dirigent le processus de production, à savoir les patrons et leurs dirigeants.

Une fois de plus, le patronat et ses représentants, notamment une grande partie des députés du Parlement, veulent nous convaincre que la faible compétitivité de l’économie nationale est la faute des salariés. Sous ce prétexte, des modifications successives de la législation du travail ont réduit les droits, les acquis sociaux et les rémunérations des salariés. La proposition, désormais abandonnée, d’un nouveau « paquet de mesures sur le travail » visait à pousser ce processus à l’extrême.

Or, comme le bien-être général et la possibilité de répartir et de redistribuer les revenus dépendent en partie de la compétitivité et de la productivité de chaque zone économique, certains travailleurs sont tentés d’adhérer à cet argument. Il s’agit pourtant d’une énorme supercherie.

Comment calcule-t-on la productivité ?

Le calcul de la productivité du travail habituellement utilisé mesure le rapport entre la valeur ajoutée (par les travailleurs) aux biens et services produits et le nombre de travailleurs qui les ont produits.

Une autre méthode de calcul mesure la productivité non plus par travailleur, mais par heure de travail : il s'agit du rapport entre la valeur ajoutée[1] totale et le total des heures de travail effectif[2] consacrées à leur production.

Les formules sont relativement simples :

Productivité par salarié = valeur ajoutée totale / nombre de salariés ;

ou encore

Productivité par heure = valeur ajoutée totale / total des heures de travail vivant de tous les salariés.

L’économie officielle utilise également d’autres concepts de productivité, par exemple la « productivité du capital fixe ». Le capital fixe est le capital mort : le travail qui, lorsqu’il était vivant, a été investi dans la production, le transport et la vente des machines et des matières premières qui ont été consommées au cours du processus de production. La valeur du capital fixe est intégralement transférée aux produits au fil de plusieurs cycles de production (« amortie »).

Cependant, le concept central de productivité dont on débat dans l'opinion publique est celui de la productivité du travail. Les défenseurs du patronat déplorent, par exemple, qu’au Portugal, un même nombre de travailleurs produise moins de voitures que, disons, en Allemagne. Ou, si ce n’est pas moins de voitures en nombre absolu, en tout cas moins de recettes globales issues de la vente des voitures produites (car les modèles produits sont moins chers, supposons-le).

S’il est vrai que la main-d’œuvre est l’un des « facteurs de production », il n’en reste pas moins que, dans le régime capitaliste de propriété privée des moyens de production, la quantité, la qualité et l’organisation de la main-d’œuvre, des moyens intermédiaires de production et des processus de travail ne dépendent pas des salariés. Elles dépendent des propriétaires de l’entreprise, directement ou par l’intermédiaire des dirigeants (c’est-à-dire les représentants directs du patron ou des actionnaires).

La productivité de l’entreprise dépend donc, en première et dernière analyse, du patronat ; les travailleurs n’y sont absolument pour rien. Comment donc leur imputer des responsabilités quant au niveau de productivité d’une entreprise et, par extension, de l’économie nationale ?

Si l'on se réfère aux statistiques d'Eurostat pour comparer les 27 pays de l'Union européenne (UE) en 2024, on constate que la productivité par salarié au Portugal équivaut à environ 67 % de la moyenne européenne : elle se situe au niveau de la Slovénie, de la Lituanie, de l'Estonie et de la Tchéquie ; et elle est environ 3,7 fois inférieure à celle de l'Irlande.

La même source nous indique qu’en 2023, la rémunération horaire moyenne des travailleurs portugais (14,8 euros/heure) représentait la moitié de la moyenne européenne, soit 2,6 fois moins que celle des Irlandais et 3,2 fois moins que celle des Belges.

On apprend également que le nombre moyen d’heures travaillées au Portugal s’élevait à 1 909 heures par salarié, alors que la moyenne européenne est de 1 608 heures. Nous sommes donc, contrairement à ce que laissent entendre les patrons et l’ensemble de la droite politique, des « champions du travail » en Europe, aux côtés de la Croatie, de la Grèce, de la Pologne et de la Macédoine du Nord.

Le simple fait qu’il faille travailler davantage au Portugal pour atteindre seulement les deux tiers de la productivité moyenne européenne par salarié suggère d’emblée qu’il y a un problème au Portugal en matière d’organisation du travail et d’investissement productif. D'ailleurs, il est bien connu que l'écrasante majorité des patrons/dirigeants portugais sont « bêtes » – leurs qualifications techniques ou universitaires étant généralement inférieures à celles de leurs employés – et qu'ils n'aiment guère investir du capital dans le progrès technique, et donc dans la productivité de l'entreprise, préférant acheter des maisons, des voitures et autres jouets. En consultant la même source, on constate que l’investissement productif est en baisse significative au Portugal depuis 2015, et qu’il est retombé en 2023 aux niveaux de 2003. Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement soit si préoccupé par la productivité.

Cependant, puisque ce sont les propriétaires/dirigeants qui contrôlent l’investissement, les méthodes de travail et les moyens de production, les salariés, quel que soit le nombre d’heures qu’ils travaillent, ne parviendront jamais à contribuer à l’amélioration de la productivité – et, par ricochet, à la compétitivité tant convoitée de l’économie nationale.

Dans ces conditions, le seul moyen d’augmenter les bénéfices des patrons consiste à diminuer la rémunération des salariés, à allonger les horaires de travail (sans augmenter le salaire), à réduire les temps de repos et les congés, etc. Autrement dit, faire payer aux travailleurs la paresse des patrons en matière de bonne organisation du travail et d’investissement productif. C’était notamment l’objectif du défunt paquet de mesures sur le travail rejeté par l’Assemblée de la République le 19 juin 2026.

Dangers potentiels des comparaisons de productivité

Il convient de noter que le concept de productivité expliqué ici n’épuise pas la question et n’est pas non plus comparable d’un point de vue historique.

On pourrait être tenté d’appliquer la notion de productivité du travail dès la préhistoire. Nous savons que nos ancêtres des cavernes devaient passer beaucoup de temps à frapper un morceau de pierre à coups de massue pour parvenir à fabriquer une petite hache. Avec les machines industrielles actuelles, une usine peut produire des milliers de petites haches en un temps de travail identique, celles-ci étant, on peut le supposer, plusieurs fois plus efficaces que les haches préhistoriques – il y a eu un gain non seulement quantitatif, mais aussi qualitatif. C’est pourquoi, bien qu’il ne soit pas possible de mesurer rigoureusement et directement le bond de productivité entre une époque et une autre, il est facile de conclure qu’elle s’est multipliée par plusieurs milliers.

D’autre part, la logique du régime de production capitaliste est indifférente tant aux petites haches qu’à tout autre bien ou service. Ce qui l’intéresse, c’est de mesurer le chiffre d’affaires et les bénéfices immédiats qui en découlent pour le patronat. La question de productivité qui intéresse le plus le patronat est la suivante : combien de dollars par travailleur une économie donnée a-t-elle rapporté ? Peu importe qu’il s’agisse de produire des chars de combat, des petites haches ou des épingles, de boucher des trous ou d’en creuser. Ce qui importe, c’est la transformation d’une certaine valeur de capital initial investi dans des machines, des matières premières et des salaires en un capital d’une valeur supérieure à la fin du processus de production.

Le régime capitaliste consiste à prélever sur le travail d’autrui une partie de la valeur produite, au profit du propriétaire (processus que l’on appelle « exploitation capitaliste »). Nos lointains ancêtres n’avaient pas la moindre idée de ce que cela pouvait bien être. Ce qui les intéressait, c’était de tirer de la terre suffisamment de nourriture pour nourrir tout le monde (y compris les seigneurs, lorsqu’ils firent leur apparition) et un peu plus pour l’échanger contre d’autres biens de première nécessité – et non de multiplier l’argent. Ils se moquaient bien de la productivité et de la croissance économique en dollars, en euros ou en maravedis, ces obsessions exclusivement capitalistes.

Ainsi, la productivité telle qu'elle est mesurée aujourd'hui ne vise pas à produire ce qui est nécessaire pour répondre aux besoins et aux aspirations de la population. D’ailleurs, cela exclurait d’emblée une grande partie des activités dans lesquelles on investit aujourd’hui des ressources colossales : armement et armées, destructions causées par la guerre, traite des êtres humains, spéculateurs boursiers formés dans les meilleures universités, publicité, avocats d’affaires, etc. Ce qui intéresse les patrons de ce bout de terre, c’est de savoir combien de dollars ou d’euros ils peuvent extraire immédiatement de la valeur ajoutée par les salariés, en investissant le moins possible.

Les travailleurs, en revanche, veulent savoir comment ils vont pouvoir obtenir des salaires leur permettant de vivre décemment et des horaires de travail leur permettant… de vivre. La réponse est bien connue : en s’organisant, en se syndiquant, en luttant, en gagnant. Et en recommençant, lorsqu’ils subissent des revers.

La baisse, directe ou indirecte, des salaires, l’augmentation de la charge de travail et autres stratagèmes visant à accroître le taux d’exploitation des salariés ne modifieront en rien la productivité nationale. Cela ne servira qu’à accroître les profits d’une grande partie des patrons au détriment de la vie des salariés.


L’auteur remercie Adriano Zilhão pour sa relecture et sa contribution au texte. Les éventuelles erreurs contenues dans le texte relèvent de la seule responsabilité de l’auteur.


 

Notas

  1. ^ La « valeur ajoutée » brute mesure la différence entre la valeur finale (sur le marché) des biens et services produits par le travail et les coûts de production (matières premières et autres produits intermédiaires utilisés dans le processus de production). Le profit de l'employeur capitaliste provient de l'exploitation du travail, c'est-à-dire de la différence entre la « valeur ajoutée » par les salariés et la rémunération de ce même travail.
  2. ^ Le terme « travail » désigne ici la transformation matérielle ou intellectuelle d’un bien donné en un autre produit fini (par exemple, la transformation des grains de blé en farine). L’expression « travail vivant » désigne le travail effectué par des êtres humains dans le présent – dans l’exemple donné, le meunier. Le « travail mort » désigne l’action de transformation effectuée par des machines – dans l’exemple donné, le moulin. Comme celles-ci, pour exister, ont dû être construites par quelqu’un, elles représentent un travail effectué dans le passé.
 
thèmes capitalisme, productivité
 

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